Trois livres pour s’évader

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Il est minuit trente-deux. La bougie s’est éteinte et la tasse de thé est devenue froide. Sur la table de nuit, le réveil attend patiemment son instant de gloire qui surviendra dans six heures déjà. « Je termine le chapitre et je vais me coucher. » C’est cela, oui ! Deux chapitres plus tard, on y sera encore. Un bon livre a le don de nous infliger cette procrastination nocturne qui empêche Morphée d’œuvrer, nous dérobant d’un sommeil dont on ne réalise le manque que le lendemain. Un livre, un bon, est comme une porte grande ouverte : un seul pas suffit à en franchir le seuil, à quitter momentanément notre univers pour entrer dans un ailleurs fantasmagorique. Puis, on le termine et la porte se referme sur notre échappatoire. Il est alors grand temps d’en chercher une nouvelle.

Fourrure d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre

« Ce que je peux vous dire, c’est que je ne l’ai pas souvent vécue, la perfection, et que c’est une drogue plus puissante que n’importe quelle autre. Un kif dont on devient dépendant en deux baisers, quelque chose qui vous sort enfin de l’obscur placard de vous-même, si bien que, lorsqu’on vous y renvoie d’un coup, c’est la misère. »

Mon coup de coeur absolu, indétrônable depuis plus de quatre ans. Paru en 2010 dans la collection bleue des Éditions Stock, Fourrure est le premier roman d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, rédactrice en chef du magazine Point de vue.  (La traduction italienne s’intitule Il visone bianco, Mondadori, 2011) Ce livre m’a pour ainsi dire complètement happée. Il dévoile les mémoires d’une héroïne passionnante.

« C’est en passant devant un kiosque à journaux du Boulevard Pierre-Semard, à Nice, qu’Ondine apprit la mort de sa mère. » Ainsi commence le roman. Ondine, fille de la célèbre romancière Zita Chalitzine, est la première à découvrir les mémoires de sa mère. Enchâssée dans l’histoire-cadre, l’autobiographique de Zita déploie le récit d’une vie fascinante, débutée dans le Paris des années Giscard. On y rencontre les silhouettes de grands noms de la littérature française, remaniées par une plume virtuose et subtile. L’exemple le plus marquant est celui-ci : Alors qu’elle était call-girl chez la tenancière parisienne Madame Claude, Zita y a fait la rencontre de l’écrivain Romain Kiev, dont elle deviendra la maîtresse. Impossible de ne pas reconnaître dans ce personnage les traits de Romain Gary (de son vrai nom Romain Kacew), ainsi que l’esquisse de l’affaire Émile Ajar. Mais on y retrouve également d’autres traits de caractère qui en font un personnage extrêmement intrigant. Narcissique, talentueux, fougueux, parfois dépressif, il voit des homards partout lorsqu’il déprime, à l’image de Jean-Paul Sartre dont l’esprit était hanté par des langoustes.

Autour de Zita, personnage principal entièrement fictif, sonnent maints échos, tombent de nombreux noms (pour ne pas user de l’expression name-dropping), qui bâtissent autour de l’héroïne un décor reconnaissable, un enchevêtrement d’histoires familières, subtilement tissées ensemble. Je n’en révèle pas d’avantage, histoire de ne pas vous priver du plaisir de les identifier vous-mêmes.

Blessures difficilement ou jamais refermées, passions fusionnelles, pertes déchirantes, haines bouillonnantes, échos aux noms de la haute littérature française, focalisation interne et narration intercalée aboutissent à une lecture captivante, très difficile à interrompre. Si vous n’avez pas encore lancé votre ordinateur parterre pour foncer en librairie, courez-y donc sans plus attendre.

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Alice de Dominique Drouin, tome 1 de la saga De mères en filles

« Son existence entière lui semble une suite d’empêchements, de refus, d’éloignements imposés, de séparations. Elle n’a rien à faire des convenances et des interdictions. […]

– Crois-tu être la première qui tombe amoureuse d’un autre que son époux ? « 

Alice est le premier tome de la saga De mères en filles, suivant les vies de plusieurs générations de femmes qui se déroulent tout au long du XXème siècle. L’écriture, visuelle et directe, n’est pas de celles qu’on admire pour leur finesse, mais l’histoire, emplie d’incessants rebondissements, nous impose un crescendo d’émotions allant de la tristesse à la joie en passant par la frustration et la colère. Je me suis surprise à plusieurs reprises en train d’agripper les flancs du bouquin, totalement révoltée contre les actions de certains personnages.

Alice est une enfant qui n’aurait pas dû naître, mais dont la vie et le talent prouvent tout le contraire. Fille de Maurice Achard et de Jeanne Martin, elle est le fruit d’un adultère qui doit absolument rester secret. Plusieurs mères différentes la prennent sous leurs ailes, puis sont contraintes de s’en séparer. Le piano devient le seul allié de cette enfant malmenée par les premières années de sa vie et la souffrance se mue en un incontestable talent.

En parallèle à celle d’Alice, Claudio Calvino mène une existence rude et douloureuse. Partant de rien, poussé en avant par du talent brut et un soupçon de chance largement mérité, il devient baryton à la force de ses bras. La célébrité l’accepte enfin parmi les grands noms de l’opéra lorsqu’il fait la rencontre d’une jeune fille nommée Alice Achard.

Le genre de roman plutôt léger, fluide, qui fait passer le temps à toute vitesse. Je l’ai dévoré dans le train : « Ah, mais on est déjà arrivé ? » Failli manquer mon arrêt.

 A Game of Thrones by George R.R Martin

« Somewhere in the great stone maze of Winterfell, a wolf howled. The sound hung over the castle like a flag of mourning. Tyrion Lannister looked up from his books and shivered, though the library was snug and warm. Something about the howling of a wolf took a man right out of his here and now and left him in a dark forest of the mind, running naked before the pack. »

Inutile de vous résumer celui-ci. Les noms de Jon Snow, Arya Stark, Tyrion Lannister et Daenerys Targaryen sont devenus incontestablement célèbres. Vous connaissez certainement la série… Le fait que je présente ici le livre vous paraît peut-être cliché… Mais saviez-vous que Game of Trones n’est que le titre du premier tome de la saga A song of Ice and Fire ? Saviez-vous que ces romans sont d’une richesse narrative exceptionnelle et que la focalisation interne permet au lecteur de sonder les pensées des personnages ? Saviez-vous que chaque chapitre est narré du point de vue d’un personnage différent et que leur psychologie est infiniment plus complexe et fascinante que ne le montre la série ? Ce n’est pas pour rien que je m’oblige à terminer les bouquins d’abord! Il me reste d’ailleurs 500 pages à lire d’ici le 12 avril, date de sortie de la cinquième saison. Sachant que globalement la série comprend pas mal de modifications (et beaucoup de scènes  érotiques totalement inédites), je passe mon temps à rouspéter devant chaque épisode en réalisant qu’une quantité affligeante de détails a dû être laissée de côté.

Dans Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, la richesse des personnage vient entre autres de l’incroyable diversité des types de créatures et de leur histoire; les nains côtoient les elfes, les Hobbits, les sorciers et se battent contre une fantastique panoplie de monstres. Dans l’univers créé par Martin, l’humain est prédominant. Cependant, la vie intérieure de ces personnages humains, exposée en long et en large par une succession de narrateurs homodiégétiques qui se partagent la parole, est d’une richesse époustouflante. Tant de détails et de facettes différentes que notre mémoire enregistre, étonnamment, sans beaucoup de difficulté. La traduction française est très satisfaisante, bien que la version originale reste naturellement, et de très loin, la meilleure. Une plume magistrale, une main de maître, une lecture addictive.

Ellen