Le pouvoir de séduction de Game of Thrones

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Même les fervents lecteurs de A song of Ice and Fire ont retenu leur souffle lundi, quand Daenerys Targaryen, d’un pas hésitant, pénétrait dans la sombre prison rocheuse à laquelle elle avait condamné ses jeunes dragons. « Viserion ? » Elle les appelle, d’une voix qu’elle voudrait autoritaire. On sent qu’en réalité, elle tremble. Les dragons ne sont pas des labradors. « Rhaegal ? » Elle s’impatiente, renouvelle son appel avec davantage d’assurance.Un mouvement de chaîne, le faible cliquetis du métal se répercute sur les froides surfaces de pierre. Les prisonniers sont bien là. On espère en silence qu’ils reconnaîtront leur mère, qu’ils seront envers elle aussi tendres qu’auparavant. Avant qu’elle ne les enferme comme on enferme des chèvres… Les dragons ne sont pas des chèvres. Et apparemment, ils ne pardonnent pas facilement. 

Game of Thrones est la série la plus téléchargée sur le web. Attendre la date de sortie officielle d’un nouvel épisode semble être extrêmement difficile pour les grands accros. Afin de diminuer le piratage, HBO s’est accordé avec de nombreuses chaînes de télévision, dont la RTS qui diffuse chaque lundi la saison 5 en version originale sous-titrée (seulement quelques heures après sa sortie aux Etats-Unis!) Ainsi, le 13 avril dernier à 22h30, l’attente interminable s’est enfin achevée. Les fans ont pu se remettre de leurs mois d’impatience en se délectant d’une nouvelle dose de Westeros. Toutefois, malgré l’accord entre HBO et les chaînes concernées, les premiers épisodes de la saison 5 ont rapidement fuité sur Internet… C’est une véritable épidémie.

Expliquer ce fulgurant succès par les fesses nues du prince Oberyn, la moue boudeuse de Jon Snow et la poitrine de Daenerys paraît un peu facile…

Pourquoi aime-t-on tant Game of Thrones ? Il y a bien une raison ! Quand je pose la question à des adeptes, ils me répondent « Tiens, je ne sais pas trop. » ou « Difficile à expliquer. » Après mûre réflexion et plusieurs conversations philosophiques sur le sujet, il m’est apparu que les raisons de l’ivresse Game of Thrones ne sont peut-être pas aussi simples qu’on croit.

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Photo: billboard.com

Le monde créé par Martin nous transporte ailleurs

Les dragons croissent à vue d’œil, les rois se succèdent, la vie politique est un jeu d’échecs fatal et les « white walkers » forment tranquillement leur armée de l’autre côté du Mur. C’est l’une des qualités principales du genre Fantasy qui laisse le surnaturel s’immiscer dans un univers inventé de toutes pièces. Inutile de préciser que le monde de Game of Thrones est d’une grande richesse ; son histoire, ses traditions et la diversité culturelle de ses peuples nous fascine, nous fait vivre quelque chose d’entièrement inédit et ne s’ancre jamais dans notre propre routine de vie. Westeros devient une destination ponctuelle qu’on visite à volonté et dont on vit chaque soubresaut, sans craindre la mort atroce qu’y trouvent souvent ses véritables habitants. Il y a sûrement quelque chose d’addictif dans la possibilité de s’évader complètement et de s’oublier, l’espace d’une heure, pour marcher dans les espadrilles de Daenerys Targaryen.

Tout y est extrêmement fugace

« Death is the mother of beauty » écrivait Wallace Stevens. Nous savons pertinemment, au bout de quatre saisons, que n’importe quel personnage peut être biffé brusquement du manuscrit. La plume de Martin est bien plus tranchante que les épées en acier Valyrien. Et ce génie de la narration ne se gêne absolument pas de tuer le personnage le plus aimé des lecteurs au moment où ils s’y attendent le moins. Ainsi, nous savons que chaque scène romantique est potentiellement la dernière. Nous savons que lorsque des amants, des frères, des combattants vivent un instant de bonheur, l’un d’eux pourrait être égorgé à l’épisode suivant. La fugacité caractéristique de la série rend chaque instant beaucoup plus puissant. (Bon, avouons aussi qu’un très léger sadisme nous rend très impatients de savoir quelle sera la prochaine victime de l’intrigue.)

Les « méchants » ne cessent de gagner

Mais qu’est-ce qu’on était surpris quand Ned Stark se faisait exécuter à la fin de la première saison ! Qu’est-ce qu’on a sursauté quand on pensait que Bran et Rickon avaient été carbonisés par Theon ! Comme on a pleuré quand Robb Stark y passait, alors qu’il semblait infreinable dans son ascension vers la victoire. Rien n’aurait pu nous préparer à la défaite d’Oberyn. Vous avez remarqué ? À chaque fin de saison, alors qu’on pensait qu’enfin un « gentil » (tout est relatif dans Game of Thrones) allait gagner, c’est un « méchant » qui l’emporte. Cela brise totalement les codes et défie tout ce à quoi nous sommes habitués. Et ainsi, nous sommes en attente. Nous attendons qu’enfin le scénario prenne un tournant « normal. » Impossible de s’ennuyer quand on est perpétuellement outrés par des défaites non méritées. On attend toujours le soupir de soulagement qui, pour l’instant, n’est pas arrivé.

Photo: nerdist.com
Photo: nerdist.com

Les personnages sont suffisamment complexes pour nous faire changer d’avis

Sachant que dans le livre, chaque chapitre est narré du point de vue d’un personnage différent, leurs pensées, leur psychologie et leur histoire personnelle sont extrêmement bien développées. Personne ne les connaît mieux que leur créateur, George R.R. Martin, lequel participe à l’écriture du scénario de la série. Il a donc à disposition la palette de toutes les différentes facettes de ses personnages. N’avez-vous pas remarqué qu’en regardant la première saison vous détestiez Jaime Lannister et qu’à présent il vous est sympathique ? Que vous méprisiez Sansa Stark mais qu’elle a fini par vous charmer ? Les personnages sont de vrais humains. Aucun d’entre eux n’est immaculé; ils ont tous un côté sombre (le seul candidat au statut d’être parfait était Ned Stark et on connaît la suite…) Ils changent d’avis, évoluent, mettent à nu de vraies faiblesses et surprennent, surprennent sans cesse.

Les émotions sont crues et brutes

Dans Game of Thrones, quand un homme a été trahi par son amante, il n’y va pas par quatre chemins, il la tue. Quand une femme désire se venger, elle n’hésite pas la moindre seconde. Les émotions sont exacerbées. On y voit des scènes d’amour effrénées, des scènes de violence terribles, j’en passe. Les colères font trembler les murs, les peurs pâlir le visage, les jalousies déshonorent les serments. De chaque sentiment découle une action cruciale pour la suite de l’histoire. La série nous impose une suite d’émotions extrêmes dont on fait en quelque sorte l’expérience, à tel point qu’on pourrait presque parler de catharsis. Ce n’est pas tant le fait que tout le monde soit nu, mais davantage le fait que les passions soient vécues jusqu’au bout.

« She [Cersei] never forgets a slight, real or imagined. She takes caution for cowardice and dissent for defiance. And she is greedy. Greedy for power, for honor, for love. » – George R.R. Martin, A Dance with Dragons

Plus que quelques heures de patience avant l’épisode 2 de la cinquième saison (lundi à 23h sur la RTS)…Je ne sais pas pour vous, mais moi je fredonne déjà le générique.  

Ellen