Contes de fées 2.0

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« Insta, mon bel Insta, dis-moi qui a eu plus de likes que moi. »

La reine s’agrippait si fermement à son smartphone qu’elle craignit un instant de le briser. Folle d’impatience, elle rafraîchit pour l’énième fois la page, s’attendant à l’habituel soulagement de voir son propre profil apparaître. Mais ô indicible malheur ! Ce n’était pas le sien, mais celui de Blanche Neige qui avait récolté le plus de likes ! Son hashtag #unjourmonprinceviendra accompagné d’une photo (totalement retouchée) représentant une tarte aux pommes avait explosé tous les records de la journée. Une vague de fureur envahit la reine Maléfique. Sa vengeance serait atroce, terrible, immonde…! Mais d’abord il fallait qu’elle poste une photo de sa nouvelle couronne, qu’elle update son statut Facebook, qu’elle ordonne à tous les habitants du royaume de retweeter son ode à elle-même, qu’elle… La vengeance attendra.

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T-shirt: Emma e Gaia

Si les princesses de Disney avaient eu des Smartphones, les contes de fées auraient été bien différents. Imaginez. Ariel n’aurait pas eu besoin de remuer ciel et terre pour découvrir le monde des humains; elle aurait pu se contenter d’aller sur Google Images. Au lieu de vivre les aventures qui ont égayé notre enfance, elle serait simplement restée assise sur son rocher, vissée à son AquaPhone 5, et aurait passé toute la journée à se morfondre sur son manque de popularité numérique: les poissons n’ont pas Facebook. (Sébastien a essayé, mais bon, il n’est pas aisé de taper sur un écran tactile avec des pinces.) Ariel n’a pas d’amis. Et son profil Instagram est bourré de photos de coquillages et de babioles humaines qui n’intéressent personne. Normal ! Tous les habitants du monde marin savent très bien à quoi servent ces objets venus de la surface, puisqu’ils sont allés vérifier leurs fonctions sur Wikipédia. Elle n’a rien à faire. Et depuis qu’elle a lancé un blog d’humanologie très controversé, plus personne ne visite son profil Linkedfin.

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Dessin EvasionsMagazine

Cendrillon n’aurait pas laissé tomber sa mule sur les marches marbrées du château royal. Si seulement. Ça au moins, ça aurait été vivable ! C’est son Smartphone qu’elle a laissé tomber. Et quand le prince ramasse l’objet, espérant retrouver la femme de ses rêves, il se heurte à un écran austère qui lui réclame un code secret. Désespéré, il tente de deviner les quatre petits chiffres salvateurs. Peine perdue. On lui a enseigné le charme et la courtoisie, mais pas l’informatique. Son « tout est bien qui finit bien » s’échappe, dérobé par un simple rectangle électronique. Et Cendrillon ? Tant pis, se dit-elle. De toute façon, ce prince n’était pas si exceptionnel. La preuve, en tombant sur sa photo sur Tinder, elle avait swipé vers la gauche… Par contre, son Smartphone, elle devra le remplacer aussi vite que possible.

Et ce n’est pas le pire ! Jasime serait tombée du tapis volant en faisant un selfie. Raiponce se serait coupé les cheveux pour imiter la tendance du carré plongeant vue sur Pinterest. La seule qui aurait quand même vécu son conte de fées à peu près normalement, c’est Jane. Forcément, perdue dans la jungle avec Tarzan, elle n’aurait pas eu de 4G.

Mais comment les Smartphones auraient bien pu s’immiscer dans l’univers des contes Disney? Vous vous souvenez de Merlin l’Enchanteur? À la fin de son histoire, furieux contre le jeune roi Arthur, il fuit Camelot en se propulsant dans le futur. Parvenu au XXIème siècle, Merlin aurait été si fasciné par la révolution numérique (et si accro aux objects connectés) qu’il aurait décidé de consacrer le restant de sa vie à étudier cette société. Il serait quand même brièvement rentré de son périple pour récupérer deux ou trois grimoires qu’il aurait oubliés chez lui. C’est alors qu’il aurait malencontreusement laissé tomber son nouveau Smartphone dans sa chaumière… et le chaos commença.

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Dessin EvasionsMagazine

Afin d’éviter de s’attaquer uniquement aux princesses, imaginez l’état des personnages masculins s’ils avaient été dotés de Smartphones… Aladdin aurait eu un mal fou à se faire passer pour un prince, puisque ses crimes auraient été répertoriés sur tous les médias en ligne – avec photos. (Et d’ailleurs, cela n’aurait servi à rien, puisque Jasmine est tombée du tapis.) Le prince Philippe ne serait pas parti se promener dans les bois pour y rencontrer Aurore ; il aurait largement préféré jouer à Dragon Crush sur son téléphone. Tiens, et le prince de Cendrillon – le pauvre, quelqu’un connaît son nom ? – n’aurait pas organisé de bal pour trouver une princesse à son goût, puisque la version princière de Tinder lui aurait épargné tout ce tintamarre bling-bling. Le génie qui se rend lui aussi dans le futur à la fin de son histoire ne serait simplement pas revenu. Eugène, l’amant de Raiponce, ne se serait jamais perdu dans la forêt pour y trouver la fameuse tour, car il aurait utilisé Google Maps pour s’orienter. Les sept nains auraient peut-être lancé un site de recrutement de femmes de ménage renommé dans tout le royaume, onrentreduboulot.com. Tous les habitants auraient trouvé, chaque soir, leur maison impeccablement bien rangée, table mise et dîner prêt. À nouveau, il n’y a que Tarzan qui s’en serait correctement sorti.

Je suppose également que les oiseaux bleus de Cendrillon seraient devenus les mascottes de la version Disney de Twitter. Tout gonflés de célébrité, ils n’auraient plus pris la peine d’aider la jeune fille dans son calvaire quotidien. D’ailleurs, en confiant ce réseau social à ces bêtes-là, on n’entendrait plus le « tweet », mais une véritable symphonie à chaque nouveau message (« Chante, chante, rossignol… ! »)

Il est peut-être un peu cynique d’imaginer tout cela, mais qu’est-ce que le Smartphone aurait chamboulé les contes de fées ! L’absurdité de transposer les histoires qui ont fait notre jeunesse sur la réalité que nous vivons semble plutôt révélatrice. Un anachronisme extrême, oui, mais tout de même significatif, puisqu’on sait que tout est possible dans les Disney. Ariel, lâche ton gadget et regarde un peu autour de toi. Va sauver Jasmine qui a atterri dans l’eau en tombant du tapis. Et chante un peu avec les poissons, s’il-te-plaît, parce que bon, c’est un peu pour ça qu’on t’aimait bien à la base. Si le prince peut attendre, le Smartphone aussi. L’histoire, elle, n’attend pas.

Ellen