« Still Alice », ou quand la mémoire vacille

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Julianne Moore dans « Still Alice ». Hitfix.com

Il y a de ces films que l’on regarde le vendredi soir, après une dure semaine de travail acharné, de deadlines angoissantes et de trajets en train étouffants. Histoire de se plonger, blotti(e) sur son canapé, dans le monde féérique d’une bonne fiction. Ou de s’esclaffer devant les singeries concoctées par les scénaristes de la dernière comédie à la mode.

Et puis, il y a les autres. Ces films qui intriguent, perturbent ou déroutent (ou ceux qui, comme Inception, réalisent l’exploit de faire tout ça à la fois). Ceux-là mêmes qui bousculent le spectateur et le voient reposer la télécommande l’air ailleurs, comme étourdi par les deux heures qu’il vient de vivre. Ce sont souvent ceux que je préfère. Même si cela veut dire passer le reste de la soirée, les yeux embués, à rejouer encore et encore les scènes-clés dans ma tête.

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Le dernier film du genre à s’ajouter à mon (modeste) palmarès cinématographique est Still Alice. Ce long-métrage, sorti en salles en janvier dernier, est l’œuvre d’un couple de réalisateurs américains, Wash Westmoreland et Richard Glatzer (si vous non plus, vous ne situez pas très bien, c’est lui qui a produit The Last of Robin Hood en 2013 et travaillé sur The Osbournes ou America’s Next Top Model. Des séries qui, qu’on se le dise, n’ont pas brillé par leur profondeur).

Autant dire que Still Alice est à mille lieues du monde frivole de la téléréalité : le film, inspiré du livre du même nom, raconte l’histoire d’Alice Howland, une professeure de linguistique à l’Université de Columbia qui voit sa vie basculer lorsqu’on lui diagnostique un Alzheimer précoce (à 50 ans à peine). S’en suit la lente progression de la maladie, entre petits oublis et grosses confusions. La dure réalité de cette mémoire qui tremble, vacille et qui menace de sombrer à tout moment, en auditoire comme lors d’une sortie jogging. Et la famille d’Alice qui tente, tant bien que mal, de vivre avec cette épée de Damoclès qui plane au-dessus de la table du salon.

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Zimbio.com

Bien que je n’aie moi-même pas de proches souffrant d’Alzheimer, j’ai trouvé le film très vrai. Les répliques sont simples mais sonnent juste, grâce au jeu des acteurs, convaincants pour la plupart. Julianne Moore a d’ailleurs reçu l’Oscar de la Meilleure Actrice pour ce rôle délicat, qu’elle incarne avec émotion sans tomber dans le pathos. Si j’avoue avoir toujours eu un petit faible pour Alec Baldwin, son interprétation du mari résigné évite les clichés mais ne laisse pas de souvenir transcendant. La bonne surprise provient de (oh, surprise) Kristen Stewart qui, malgré ses quelques moues typiques à-la-Twilight, parvient à nous faire croire à cette tortueuse relation mère-fille. Sans parler de la bande originale, des petits interludes de piano-violon bouleversants qui accompagnent les moments de joie ou de douleur d’Alice tout au long du film.

Alors que je discutais du sujet avec ma grand-mère, qui a vu la maladie d’Alzheimer emporter sa sœur aînée, elle m’a soufflé : « elle a sûrement pris soin de moi quand j’étais petite. Mais j’ai fini par m’en occuper encore deux fois plus». Des pertes de mémoire, mais aussi une ribambelle de situations délicates à maîtriser. Comme la fois où la sœur en question est sortie en manteau de fourrure par 30 degrés sous les yeux ahuris des passants. Ou qu’elle refusait obstinément de quitter son lit parce qu’on lui aurait « jeté un sort ». Oui, ce sont aussi les proches qui doivent surmonter les défis de la vie quotidienne, alors même que le malade ne se rend plus vraiment compte qu’il l’est. Un aspect inévitable de cette pathologie que l’on vit avec les protagonistes de Still Alice.

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Dailymail.co.uk

D’autres films ont abordé la question de l’oubli, à l’instar du fameux The Notebook dans lequel Noah, qui tente vainement de rappeler à Ally leur histoire d’amour, a fait tremblé nos cœurs d’adolescentes. Mais Still Alice, moins romancé, est un véritable témoignage d’une malade, de son combat intérieur permanent: «je ne souffre pas, je lutte. Je lutte pour faire partie des choses, pour rester connectée avec celle que j’ai été». Un témoignage de sa peur aussi, celle d’oublier, du nom de ses enfants à ses souvenirs les plus chers, voire à son identité propre. Une peur, profondément humaine, qui met mal à l’aise. «La plupart des gens ne veulent pas songer à ce qu’ils pourraient ressentir s’ils étaient atteints d’Alzheimer. C’est assez terrifiant», commentait l’auteure du roman original, Lisa Genova.

C’est vrai, Still Alice est aussi beau qu’effrayant. De ces films qui touchent les cordes sensibles de l’âme, les plus enfouies et refoulées que l’on peut compter. Pour le pire et le meilleur.

(Vous pouvez le découvrir dans les salles obscures. Les cinémas Nord-Sud à Genève, ou Capitole à Lausanne, le diffusent encore. Ou en DVD, sortie cette semaine)

Virginie