Une semaine sans Internet

DSC02632« J’ai quelque chose à te dire, annonçai-je à celui qui me vole une trop grande part de mon temps. Et ça ne va pas être facile. » Tétanisé, mon IPhone m’adressa un regard implorant.
« On a besoin d’une pause toi et moi », lui dis-je.
« Tu ne vas pas encore m’éteindre toute la soirée quand même ? » demande le Smartphone avec effroi.
« Un peu plus que ça. Je vais t’éteindre pendant une semaine. On verra bien où ça nous mène. »

Comme tout amant engagé dans une relation légèrement obsessionnelle, il se défend, désespère, tente de me faire changer d’avis et me prend par les sentiments : « Mais comment tu vas faire sans moi ? Tu ne pourras plus communiquer ! Tu ne pourras plus t’orienter avec Google Maps ! Tu ne pourras plus consulter tes mails ! Plus de Facebook, plus de WhatsApp, plus rien ! Tu seras seule. Et tu vas te perdre, rater tous tes trains… » Dans ce genre de discussion, le plus important est de ne pas flancher. Je l’éteins, sans merci. Réduit au silence, il n’a plus la possibilité d’argumenter et se rend à l’évidence. Je le laisse seul sur la table de nuit, tourne le dos et entame mes sept jours d’exil numérique.

N’ayant cédé au Smartphone qu’il y a deux ans, je ne me considérais pas comme une web-addict totale. Ma rupture passagère avec l’IPhone ne fut donc pas une déchirure larmoyante (Du moins pour moi. Lui, il a dû beaucoup pleurer.) En même temps plus confortable et beaucoup moins facile que j’imaginais, elle fut surtout révélatrice. Les petites habitudes nocives que m’avait imposées cet objet censé être mon esclave m’ont rapidement sauté aux yeux. J’avais beau savoir qu’il occupait une grande place dans mon quotidien, je n’avais pas vraiment conscience des réflexes profonds qu’il avait réussi à implanter dans mon comportement. Le plus évident est celui de tendre machinalement la main pour saisir le Smartphone. À chaque instant de nonchalance, à chaque instant d’inoccupation, il est là. Il  me guette depuis le coin de la table où je l’ai abandonné. Il me hèle de sa voix irrésistible « Eh, tu as peut-être un nouveau message urgent ! Tu n’as rien de mieux à faire là, viens donc scroller avec moi. Oui, scroller ! Scrolleeeeer… »

Depuis la pochette à fermeture éclair du sac à main ou depuis la poche du pantalon, il nous appelle le plus souvent au moyen d’une vibration. Quel son contradictoire ! Doux et insistant à la fois, il impose l’arrêt quasi-immédiat de notre activité en cours. « STOP ! Arrête tout ! Rien n’est plus important que le message que tu viens de recevoir ! Tant pis si la tarte aux pommes brûle : ce message avant tout tu liras. » Et on obéit. On arrête tout, pour ne trouver sur l’écran tactile qu’une énième publicité ou un message envoyé sur un vieux groupe WhatsApp dont on a oublié l’utilité mais qu’on a gardé par nostalgie. Bon bah, y’a plus qu’à ouvrir Facebook pour scroller un coup. Et c’est reparti.

DSC02624Au moment où j’écris ces lignes, mon IPhone (qui m’a longtemps boudée après notre courte rupture) me fait les yeux doux. « Je t’ai manqué n’est-ce pas ? » Oui, parce qu’à force d’analyser son effet sur ma vie de tous les jours, j’ai commencé à lui parler, à cet engin. « Laisse-moi travailler », lui dis-je. « Mais je n’ai bientôt plus de batterie. Je vais mourir de faim! Et regarde, tu as un nouveau mail, trois notifications Facebook… »

C’est également ça, le problème. Le Smartphone nous contraint d’être disponible tout le temps. La bonne vieille excuse du je-n’étais-pas-chez-moi-donc-je-n’ai-pas-pu-répondre a perdu toute validité depuis qu’on se balade avec son téléphone portable vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Lors des premiers jours de ma semaine de « pause », je me suis souvent inquiétée de ce que j’allais manquer, des mails auxquels je n’allais pas pouvoir répondre… Il me semble que c’est cette angoisse-là qui a été la plus difficile à gérer. Puis vint la révélation : si c’est vraiment urgent, ils n’ont qu’à m’appeler. Après tout, il s’agit d’un Smartphone. Ta-dam ! (roulement de tambours) Libérée, délivrée… !

Progressivement débarrassée de mon inquiétude première et à présent consciente de mes mauvais réflexes, je me suis heurtée au côté pratique. Impossible de nier que Google Maps, le réveil, le calendrier et les applications liées aux transports publics sont extrêmement utiles… Indispensables, même. Trouver son chemin en se repérant sur une carte, chercher des yeux les panneaux dans la gare ferroviaire, demander à quelqu’un le nom d’une rue… Toutes ces habitudes que j’avais quelque peu perdues et qui m’ont forcée à prêter davantage d’attention à ce qui m’entoure. Je ne suis pas de ceux qui se baladent dans la rue les yeux rivés sur un écran et pourtant, le fait de devoir me concentrer d’une autre manière pour regarder autour de moi m’a semblé secouer des sens dont j’avais perdu l’usage. Autant vous avouer que je me suis perdue plus d’une fois…

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Parlons également des instants d’« ennui » contre lesquels le Smartphone paraît être le meilleur remède. Vous êtes assis dans un café en attendant que votre compagnon de Cappuccino arrive. Vous attendez votre train sur le quai d’une gare. Vous attendez au feu rouge… Le Smartphone saisit alors ce qu’il voit comme une potentielle heure de gloire et vous appelle : « Eh mais je suis là moi, viens, on fait une partie de Candy Crush en attendant ton train. Tu ne verras pas le temps passer ! » Il a raison sur ce point. Le temps passe plus vite lorsqu’on scrolle (le verbe « scroller » apparaît d’ailleurs officiellement dans le dictionnaire…) Pendant cette semaine sans Internet, j’ai été obligée de meubler autrement les moments d’attente : à nouveau, je ne suis pas de ceux qui ne peuvent pas attendre un train sans pianoter sur leur écran, mais l’impossibilité de le faire s’est bien faite ressentir. « Viens, regarde le fil d’actualité de Facebook pendant deux minutes », propose le Smartphone d’une voix guillerette. Je ne peux plus compter les fois où ces fameuses deux minutes en sont devenues quinze.

La semaine a pris fin bien plus rapidement que prévu. Je n’avais presque plus envie de rallumer l’IPhone, de peur de retrouver tous les vieux réflexes. Et ce fichu rectangle électronique m’a traitée comme un chat traite ses maîtres à leur retour de vacances : cinquante messages, vingt mails et 2% de batterie… « Maintenant tu dois me recharger. Na ! » D’ailleurs, Facebook m’a bien boudée lui aussi: l’application a osé m’envoyer des mails pressants du style « Georgette a publié une nouvelle photo », afin de m’inciter à me connecter pour découvrir ce cliché de talent. Traduction : « Eh-oh, tu te prends pour qui là? Ça fait une semaine que tu ne t’es pas connectée, redeviens immédiatement une web-addict normale! » Et cela après seulement sept jours d’absence… Je plains les braves gens qui tentent une detox de plusieurs mois ; à leur retour, Facebook doit carrément leur envoyer des avertissements pour mauvaise conduite.

Je me tourne vers l’IPhone sagement posé à côté de moi. Trois jours sont passés depuis notre réconciliation. Nous avons décidé de vivre une relation plus équilibrée et pour le moment cela fonctionne bien. Je l’ai déjà prévenu que s’il recommence à obnubiler mon attention, je lui imposerai une nouvelle semaine de pause. Je pense qu’il a saisi le message. « Tu vois, je n’ai pas besoin de toi » lui dis-je. Cette fois, il ne répond rien.

Ellen