Tour de l’Expo Milano 2015

DSC03391«À partir de ce point, vous devrez faire sept heures de file.» J’éclate de rire. Pas elle. C’est qu’elle ne plaisante pas, cette gentille dame à l’air exténué, un badge «STAFF» autour du cou… «Vous rigolez, Madame ?» Son expression excédée m’avertit immédiatement que non. Sept heures de queue pour visiter le pavillon du Japon… Je lance un regard incrédule à l’interminable file indienne qui serpente autour du bâtiment, challenge ultime de la patience humaine: certains se sont assis sur des tabourets pliables, vissés à leur smartphone. D’autres, plus rares, lisent un roman debout, leurs lunettes de soleil sur le nez. L’Expo Milano 2015, avec ses somptueuses bâtisses, ses prouesses technologiques et ses stands appétissants, est également le théâtre d’une exquise comédie humaine. Evasions l’a visitée et vous livre ses impressions.

Autant avouer tout de suite que je ne me suis pas lancée dans une file d’attente de sept heures. Ma santé mentale n’en serait certainement pas ressortie indemne. En revanche, j’ai passé un total de quatorze heures à arpenter les 3 kilomètres de longueur de l’Expo, à découvrir autant de pavillons que possible et à zigzaguer entre la foule compacte, la marée humaine qu’attire chaque week-end cette impressionnante fusion de cultures internationales. Depuis le 1er Mai de cette année, les 140 pays participants ont mis en place un pavillon, une sorte de « musée » dont le design se veut caractéristique de leur culture, et dans lequel chacun dévoile ses solutions au problème qui définit le thème entier de l’Expo: « Feeding the planet; Energy for life », nourrir les générations du présent et du futur, tout en respectant notre planète. Cette incroyable exhibition universelle fermera ses portes le 31 octobre et ne les rouvrira qu’en 2025. Si vous ne l’avez pas encore découverte et que l’occasion d’un rapide aller-retour à Milan ne se présentera pas d’ici la fin du mois, profitez de notre petite visite guidée qui, nous l’espérons, vous donnera un aperçu de cette expérience unique, inoubliable et exténuante.

DSC03032

C’est en pénétrant dans le métro qui me mènerait jusqu’à Rho Fiera, siège de l’Expo, que j’ai découvert ce que vivent réellement les sardines en boîte. Pas une mouche supplémentaire n’aurait pu tenir dans le wagon saturé sans mourir asphyxiée. Je n’avais pas encore véritablement compris, collée-serrée contre de parfaits inconnus, l’attrait incroyable de cette exhibition. Une bonne partie l’Italie semblait s’être déplacée en même temps que moi, accompagnée d’une poignée de touristes surexcités, appareil photo en mains. La plupart d’entre eux avait choisi des vêtements qui auraient été parfaitement adaptés à une randonnée en montagne; idée brillante que je regrettai rapidement de n’avoir eue moi aussi. Je pensais également être la seule à m’être levée aux aurores un samedi matin pour devancer l’ouverture des portes; à nouveau, j’avais tout faux. Histoire de ne pas le répéter cinquante milliards de fois, je me contenterai de souligner ce fait une seule fois: il y avait beaucoup de monde. Une foule indescriptible s’apprêtait à franchir les portes de l’Expo ce jour-là. Avec ses 3 kilomètres de long et sa surface totale d’1,1 million de mètres carrés, l’immense exhibition n’était presque pas suffisamment grande pour accueillir cette impressionnante cohue. Un léger défaut d’organisation, selon moi, qui rendit la visite quelque peu exténuante.

DSC03044

Vous l’aurez compris à la vue de ces géants dont l’accoutrement suggère une sorte de mythologie culinaire; le thème de l’Expo 2015 est la nourriture. Ce cortège gargantuesque accueille les visiteurs dès leur arrivée et plante immédiatement le décor.

Hormis les 140 pays participants, de nombreuses organisations internationales telles que Caritas et l’ONU sont également concernées. Fondamentalement, il s’agit d’une collaboration internationale d’idées et de technologies, rassemblées dans le but de proposer une réponse concrète à une question qui transgresse les frontières. L’Expo promet également un tour complet des secrets gastronomiques des pays participants. Je n’aurais sans doute jamais découvert la cuisine ecuadorienne si je ne m’étais pas laissée guider par la curiosité. Une heure de file pour savourer des frites belges était évidemment indispensable, mais il s’agit surtout d’une occasion rêvée et unique de découvrir des saveurs inconnues dont on ne soupçonnait même pas l’existence.

DSC03100

DSC03106

DSC03110
Robe faite d’éléments entièrement naturels, dont des fragments de coquilles d’oeufs – Pavillon de la France.

DSC03126« Where are the macarons? » Telle était la question la plus posée dans la file d’attente du pavillon français. Qu’elle soit formulée en italien, en anglais ou en grec, le mot « macaron », plus ou moins écorché selon l’accent, subsistait sans exception. Et personne ne fut déçu: une boulangerie traditionnelle, encore meilleure que dans nos rêves, patientait à la sortie. Pains au chocolat (mot que les italiens ont beaucoup de mal à prononcer), baguettes, macarons, croissants, tous les délices qu’on ne peut être qu’heureux de retrouver à 9 heures du matin, après une heure d’attente. Tout le monde se précipitait dessus, ayant déjà presque oublié ce qu’ils venaient de voir dans le pavillon lui-même: un beau plafond en relief auquel ont été suspendus des objets communs que l’on trouve habituellement dans une cuisine française: bouteilles de verre, spatules, couverts, assiettes et même baguettes chinoises, une sélection d’objets que certains décrivaient comme « random » et que d’autres jugeaient « originale. » (L’avantage de se mouvoir dans une foule compacte est de pouvoir entendre chaque mot que prononcent les autres.) 

DSC03184DSC03139 DSC03141 DSC03183

Le design authentique des pavillons transforme la traversée de l’Expo en un fantastique parcours culturel. Même de l’extérieur, chaque construction a quelque chose d’exceptionnel. L’impossibilité de les voir tous de l’intérieur en une seule journée est donc largement compensée par le spectacle qu’est l’exhibition en elle-même. Les heures de file d’attente devant la plupart des pavillons ne m’ont permis d’en visiter qu’une dizaine, mais je n’ai  pas l’impression d’avoir manqué une partie de l’événement. Chacun des 140 pays a attiré mon attention grâce à l’architecture étonnante de son pavillon. Il est évident que des efforts considérables et un énorme travail ont été nécessaires au développement de telles exhibitions.

L’enthousiasme dont font preuve les gens au moment de découvrir une nouvelle culture est aussi touchant que la fierté que manifestent ceux qui visitent le pavillon consacré à leur pays d’origine. Voir des belges, des français, des italiens faire quatre heures de file pour découvrir le pavillon thaïlandais, japonais ou malaisien a vraiment quelque chose d’extraordinaire. Au-travers de l’Expo, tous les pays participants se partagent le devant de la scène. Les gens se gonflent d’orgueil en réalisant que leur nationalité attire la curiosité des autres, tandis qu’eux-mêmes s’intéressent avec sincérité à la culture de leurs voisins. Il fallait les voir se presser devant les stands de plats orientaux, se dandiner joyeusement au son de la musique africaine, rire aux éclats, bâiller de fatigue et froncer les sourcils. Les gens, entraînés par la foule mouvante, se rentraient dedans, perdaient leurs amis et couinaient de plaisir en apercevant des visages connus, égarés il y a une demi-heure. Une véritable fourmilière. Tout y était: ceux dont les heures d’attente n’effrayaient pas le moins du monde et ceux qui, moins patients, tentaient désespérément de repérer les coins moins saturés. Assis parterre, une assiette de riz ou de sushis sur les genoux, miraculeusement attablés ou simplement debout, des groupes d’élèves, des couples et des familles entières savouraient les mystères de cultures inconnues avec un plaisir non dissimulé.

DSC03163

Le pavillon imaginé par l’Espagne se clôt sur une salle dont les murs sont entièrement recouverts d’assiettes blanches. Des jeux de lumière la transforment en un cube imprévisible, changeant sans cesse de couleur, dans lequel on se sent rapidement très insignifiant. De tous les côtés, une infinité d’assiettes vides qu’il faut absolument remplir… Je dois avouer que certaines images m’ont marquée davantage que d’autres et soulignaient à la perfection l’importance du thème de l’Expo.

DSC03153 DSC03149 DSC03201DSC03213

Les photos ci-dessus ont été prises dans le pavillon dédié à l’Espagne, devant le pavillon dédié à l’Estonie et à l’entrée du pavillon consacré au Sultanat d’Oman.

DSC03236

Et le voici, le fameux, l’unique, le Pavillon zéro. Une immense bâtisse mystérieuse, trois mots latins comme seuls indices et une file d’attente de trois heures. Et celle-ci, je l’ai faite! Presque trois heures de patience sans avoir la moindre idée de ce qui nous attendait à l’intérieur. « J’espère que ça en vaudra la peine », ronchonnaient les gens. À nouveau, ils ne furent pas déçus.

Le Pavillon zéro reprend l’histoire de la connaissance humaine depuis le tout début. Depuis le point zéro. Du domptage des végétaux à l’ère industrielle, il retrace le cheminement de l’humanité, pas à pas, et nous embarque dans un passé indispensable à la compréhension du présent et du futur.

DSC03297DSC03302

Au centre de l’avant-dernière partie du Pavillon Zéro, quelque chose d’angoissant et d’oppressant engloutit soudainement le visiteur. Il fait plus sombre que dans les salles précédentes et nous savons que nous sommes parvenus à l’ère numérique, le plus récent chapitre de notre Histoire. Les parois circulaires sont entièrement recouvertes d’écrans, images en constant mouvement qu’il est impossible d’éteindre. Un brouhaha indistinct dont on ne cherche même pas à comprendre le sens et un tourbillon de couleurs écoeurant entoure le visiteur qui en vient à se sentir minuscule, submergé par un surplus d’information. C’est l’infobésité elle-même, immense et indomptable. C’est l’absurdité de notre présent, le monde virtuel dans lequel nous sommes plongés presque inconsciemment et qui nous éloigne, petit à petit, de la réalité. Le flot d’information qui nous sollicite sans cesse et auquel on s’habitude beaucoup plus vite qu’on le devrait.

DSC03254DSC03351DSC03373Et enfin, l’arbre de vie, l’emblème de l’Expo Milano 2015. Chaque soir, dès la nuit tombée, cette magnifique construction en forme de palmier s’anime de musique et de lumière. La foule, réunie devant ce spectacle, regarde l’arbre prendre vie, s’illuminer et lancer des étincelles furtives dans l’obscurité de la nuit. Vous auriez dû les voir, tous ces smartphones! Au moins un tiers des personnes rassemblées devant l’arbre l’admiraient au-travers d’un écran. Ils filmaient le spectacle, prenaient une demi-centaine de photos de l’arbre, afin d’immortaliser le souvenir. Mais existe-t-il un meilleur moyen d’immortaliser un instant aussi unique que d’ouvrir grand les yeux et d’observer? Est-ce vraiment indispensable de gâcher l’instant en se souciant du focus de son objectif, du rendu de sa vidéo ou du nombre de likes qu’elle récoltera sur Facebook? La réalité n’est-elle pas suffisamment belle pour mériter que nous lui consacrions tous nos sens? Et, franchement, va-t-on réellement les regarder, ces photos, une fois rentrés à la maison? Voilà de quoi méditer…

Ce fut sans doute pour moi l’instant le plus mémorable de l’Expo 2015. Ah, mais sans compter  la dégustation de véritables frites belges, recouvertes d’une coulée de mayonnaise… Le thème était la nourriture après tout! Je ne pouvais quand même pas rater ça…

Ellen