« Attends, je n’ai pas mes lunettes »

DSC03779« Personne ne bouge! J’ai fait tomber ma lentille! » Accroupie, le nez à ras le sol, je cherche le minuscule cercle transparent qui a eu le malheur de s’échapper de mon oeil. Ces trucs ont le talent de s’accrocher aux surfaces les plus insolites. Le moindre mouvement d’orteil trop brusque pourrait gâcher la soirée: sans cette maudite lentille, j’aurai le choix entre fermer un oeil, les plisser tous les deux et voir le monde en flou. On aura vu mieux…

Les porteurs de lunettes et autres experts des lentilles de contact connaissent si bien le monde en flou; ces tâches de couleur aux contours indéfinis dont on est contraint de deviner l’origine; ces lettres minuscules qu’on ne discerne qu’avec difficulté; et ces personnes non-identifiables qu’on n’est jamais tout à fait sûr de connaître. (« Ah pardon, je vous ai pris pour quelqu’un d’autre. C’est que je n’ai pas mes lunettes… ») Lorsque nos yeux ne se suffisent pas à eux-mêmes, tout un univers devient notre quotidien. C’est le monde des «attends, je ne vois rien », des «mais où ai-je mis mes lunettes?» et des «non je n’ai pas pleuré toute la nuit, je me suis juste endormie avec mes lentilles!» Que de phrases que les personnes dotées d’une vue parfaite n’auront jamais à prononcer. Celles-là mêmes qui ne devront jamais connaître la différence entre une lentille journalière et une lentille mensuelle. Celles qui ne possèdent pas de boîtier à lentilles, ni de gouttes oculaires apaisantes. Ces personnes-là peuvent se lever du lit sans passer trente secondes à chercher à tâtons leurs lunettes sur la table de nuit. Et surtout, elles voient tout, tout le temps. Le monde en flou leur est totalement inconnu.

Entre porteurs de lunettes, on aime bien comparer nos défauts de vue respectifs: «Moi je suis hypermétrope», «Moi je suis myope et astigmate!» On dirait un petit club où chacun se reconnaît dans les récits de l’autre; un club de petites habitudes, d’anecdotes drôles et de formes de montures. Car qu’on les aime ou non, lunettes, lentilles et tout ce qui va avec font partie de notre identité.

Par exemple, choisir la bonne monture pour ses lunettes est aussi important que de choisir une bonne coupe de cheveux. Bien sûr, on pourra toujours les changer, mais il s’agit quand même de se balader ainsi tous les jours dans la rue. En plus d’être des atouts indispensables, les lunettes font partie de notre visage. Installées sur notre nez, au premier rang, elles nous accompagnent partout, voient tout ce que nous voyons au cours de la journée et ne sont jamais très loin lorsque nous dormons. Petits, on nous répète que les lunettes sont importantes, qu’elles coûtent de l’argent et qu’il faut en prendre grand soin. (Oui, car il arrivait qu’on les fasse tomber sur le sol dans le préau et que, dans une immense vague d’indifférence, on finisse par marcher dessus…) Quand j’étais en primaire, le professeur de sport avait tellement peur que je casse mes lunettes qu’il me demandait de les enlever lors des jeux de ballon. Résultat: je bousculais la moitié de mes camarades de classe et ratais tous les paniers. Entre vie d’enfant normale et lunettes intactes, il faut parfois choisir…

Quand survient l’adolescence, un nouveau problème se pose: la bise. Vous savez, lorsque deux porteurs de lunettes doivent se faire la bise et que résonne un terrible son de métal qui s’entrechoque… Un véritable combat d’escrime. L’adolescence n’est déjà pas une période facile, imaginez donc débarquer en retard au cours de maths et que le brusque changement de température recouvre vos lunettes de buée. Sans parler de la fiche « geek » qui nous guette toujours de loin… Et de l’inévitable « Mais tu es tellement mieux sans lunettes! » que nous servent toujours quelques copines pleines de bonnes intentions. En somme, les lunettes ne nous facilitent pas autant la vie qu’elles nous améliorent la vue.

Pour rester dans l’esthétisme, ne parlons même pas de l’effet désastreux que peuvent avoir les verres de lunettes les plus épais: qu’ils rétrécissent ou agrandissent les yeux, ils sont en mesure de changer totalement un visage. Et dès qu’il s’agit de maquillage, il peut être difficile d’estimer s’il faut doser ou au contraire miser sur la subtilité. Heureusement, nous ne manquons pas de conseils dans ce domaine. La Youtubeuse beauté Sara Sabaté (l’une de mes favorites) a d’ailleurs réalisé une vidéo consacrée au maquillage spécial lunettes. Par contre, aucune Youtubeuse ou blogueuse ne pourra nous aider à nous maquiller les yeux alors qu’on voit tout flou… (Et elles ne nous consolent pas non plus lorsqu’on s’enfonce accidentellement le pinceau dans l’oeil.)

Unknown

C’est alors que les lentilles de contact deviennent une possibilité dans notre esprit. Pourquoi ne pas se débarrasser du nettoyage discret de ses verres, des gouttes de pluie devant les yeux et de l’aveuglement au soleil? Imaginez la possibilité d’appliquer son mascara sans risquer de parsemer ses lunettes de petites tâches noires. Il y a quelques années, un quelconque phénomène de mode tendait d’ailleurs à nous persuader que nous étions mieux sans nos lunettes. Que les lunettes, « ça fait intello » et qu’il ne fallait les porter que lorsque nous étions en jogging dans le canapé. (N’importe quoi!) Sous la pression inconsciente des tendances, certains se sont mis aux lentilles. Bon, la mode n’en était de loin pas la seule responsable, puisque de nombreuses personnes se préfèrent effectivement sans lunettes. Cela peut aussi être une affaire de confort, sachant qu’une monture peut peser quelques grammes selon son épaisseur, laisse des marques sur l’arête du nez et gigote lorsqu’on court. Les lentilles semblent alors être une solution idéale.

Ça, c’était avant. Avant les hipsters, avant les Wayfarer, avant que des personnes dotées d’une vue d’aigle se mettent à porter de fausses lunettes « parce que c’est cool. » On n’a pas vraiment compris ce qui s’est passé entre temps, mais les lunettes sont subitement passées d’accessoire « on fait avec » à accessoire de mode incontournable. (Même Cara Delevingne en porte, et ça lui va à ravir.) Tout d’un coup, elles donnent « un style », du caractère, soulignent un regard, complètent une tenue… Loin est le temps où elles pouvaient constituer un fardeau: les lunettes sont en vogue. Et quel choix de montures! Epaisses, voyantes, colorées, lourdes, fantaisies; on n’en avait jamais vu d’aussi belles. Il existe même des applications qui nous permettent d’essayer virtuellement différents modèles. Bon, et bien tant mieux! Plus personne ne nous fera de commentaire, plus personne ne nous comparera à Harry Potter (car les montures rondes sont parvenues au summum du style.) Une excuse pour porter nos lunettes plus souvent et une raison de plus d’en être fiers. Ah, et nous, on sait déjà ce qui nous va.

Ellen