Quand les réseaux sociaux défient la distance

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Avant la dynastie Facebook, le règne de WhatsApp et l’apogée de Skype; avant  la création de ces outils qui nous rapprochent virtuellement de nos interlocuteurs autant qu’ils nous éloignent du monde réel; avant que le deux et le zéro, alliés par un simple point, ne deviennent la définition d’une génération entière; comment, avant tout ça, gérait-on les relations à distance? (Qu’il s’agisse d’amitié ou d’amour.)

Le téléphone fixe, le « beep » encourageant du répondeur et les lettres postales (aspergées de parfum ou affublées d’un baiser collant) étaient les seules armes de ceux qui, séparés par la distance, désiraient rester en contact et entretenir leurs liens. Pas de webcams, pas de messages audio, pas même de smileys… La patience, vertu que notre époque high-tech friande d’immédiateté tend à dévaloriser, devenait carrément une obligation. « Tu sais, à ton âge, je ne pouvais pas envoyer de SMS, me racontait ma mère quand la pré-adolescente que j’étais restait sparadrapée à sa brique électronique de Nokia. Quand j’attendais la lettre d’un garçon, je devais guetter le facteur. C’était la même chose pour le téléphone: quand j’attendais un appel, quitter la maison devenait un risque de le manquer. » Du haut de mes treize ans, je n’écoutais ces beaux souvenirs que d’une demi-oreille bougonne: « Oui, oui, je sais, vous aviez encore des pigeons voyageurs en ce temps-là… Ça devait être terrible. »

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J’aurais du mieux écouter. Car la création de la première Webcam domestique, petit espion cyclope reluisant de nouveauté, avait sonné le déclin des pigeons voyageurs. Aujourd’hui ces pauvres bêtes sont toutes au chômage, nostalgiques du temps où on accueillait les facteurs à plumes avec un débordement d’émotion romanesque, larmes aux yeux, rouge aux joues. Elles regardent avec dédain nos fidèles Smartphones vibrer toutes les cinq secondes. « Pffff, c’est n’importe quoi, roucoulent les pigeons depuis le toit de l’OCE. « Ces rectangles vibrants ne leur fournissent que des lignes creuses et insignifiantes. Au temps où nous livrions les messages, ils étaient certes moins nombreux, mais au moins on les attendait! » 

Laissons les pigeons voyageurs à leur déclin métaphorique et revenons à notre présent 2.0. Il est vrai que l’abondance de moyens de communication gratuits virtualise les kilomètres, ce qui nous rapproche d’une certaine manière de ceux qui nous manquent. Mais les réseaux sociaux, grands maîtres de l’illusion moderne, ne tendent-ils pas à banaliser un peu trop la distance?

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Bon, pour une fois, ces engins présentent vraiment d’indéniables qualités. Il s’agit même de leur plus grande qualité, à mes yeux. On dirait qu’ils se sont emparés des modes de communication classiques pour les compléter et les immédiatiser. Le facteur « patience », dont l’ampleur croissait souvent proportionnellement à la distance entre deux personnes (je pense aux appels intercontinentaux rarissimes du fait de leur prix faramineux), a été bien amaigri. Déjà, il faut le dire: Skype est une invention révolutionnaire! Sincèrement, je ne sais pas comment j’aurais survécu à mes relations à distance sans ce logiciel. Skype me permet par exemple de dîner avec ma meilleure amie qui habite à Paris. « Allô? Ça va? Tu manges quoi? Bon appétit! » Tout de même étrange, quand on y pense: attablée seule devant mon écran, j’oublie carrément à quel point je suis loin de cette amie: allons, je suis juste en face d’elle, et nous dînons ensemble, voyons! Qu’elle soit à Paris ou physiquement dans ma cuisine, notre conversation sera identique. La possibilité de voir la personne tandis qu’elle nous parle différencie l’échange du simple appel: elle met à notre disposition les expressions corporelles, le décor ou encore l’accoutrement de la personne.

Il en va de même pour les messages vocaux: quand on y pense, il s’agit d’une version plus rapide et plus immédiate du message laissé sur le répondeur. Souvent, on l’utilise par simple flemme : « Tiens, je n’ai pas envie d’écrire tout ce que j’ai envie de dire, mais je veux le dire quand même… » Et contrairement au répondeur automatique, pas besoin d’attendre que la personne rentre chez elle, écoute ses messages et nous rappelle: libre au destinataire du message d’y répondre immédiatement, peu importe dans quel recoin du monde elle se trouve. Tout ce qu’il faut, c’est du Wifi. Le Wifi est devenu notre nouveau pigeon voyageur.

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Quand on dispose d’une connexion à Internet, les kilomètres ne deviennent que des numéros dans notre esprit: il est si facile de les franchir virtuellement par la communication. Qu’il s’agisse de la caméra, du micro ou du texto, ils nous offrent la présence, certes virtuelle, de l’être cher à distance. (Prenez ça, kilomètres, peu importe votre nombre, j’entends et je vous tout! *rire diabolique*)

Ah et puis nous avons les Smartphones, of course! Conteneurs de tous ces petits outils de communication, ils nous accompagnent partout. Que dis-je? Par-tout! Ne pas répondre au téléphone devient presque un crime ces jours-ci. (Oui, parce que lorsqu’on prend la peine d’appeler quelqu’un sans passer via WhatsApp ou Skype, ça doit vraiment être très, très important.) Le fait d’attendre un coup de fil ou une lettre est devenu un concept un peu vague que nous avons beaucoup de mal à supporter dans le tourbillon du quotidien.

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Mais…

Par contre, les réseaux sociaux n’ont toujours pas trouvé de solution au décalage horaire. (Skype, qu’attends-tu pour synchroniser les fuseaux horaires?) Et ce n’est pas tout: je ne compte plus les fois ou, engagée dans une relation à distance, j’avais envie de casser l’écran pour passer au-travers – littéralement. (Skype, pendant que t’y es, pourquoi ne pas te transformer en portail de téléreportation?) Oui, parce qu’un écran n’est pas une personne. Un écran est une surface froide qui, éteinte, nous renvoie notre propre image. Lorsque s’achève une conversation par Skype, le silence soudain est glaçant. Quand l’écran s’éteint, je réalise subitement qu’un immense nombre de kilomètres me sépare de la personne. Il ne faudrait pas se laisser berner par l’illusion: il peut sembler que les Skype et les WhatsApp rendent les retrouvailles moins urgentes, nous habituent à concevoir cette distance immense: il s’agit évidemment d’une aide immense lorsqu’on n’est pas en mesure de rejoindre la personne là où elle se trouve, mais cette habitude ne devrait en aucun cas rendre les retrouvailles moins extraordinaires.Capture d’écran 2016-03-25 à 09.39.37

Je m’entends encore dire à cette amie parisienne (en face-à-face cette fois): « On se parle tellement souvent que c’est comme si on s’était vues hier. » Ah, Smartphone, c’est grâce à toi. Ou est-ce à cause de toi? Ton effet est si ambigu sur les relations à distance que j’ai parfois du mal à savoir si tu facilites l’attente ou si tu rends sa fin moins magique?

Quoi qu’il en soit une chose est sûre: Internet facilite l’entretien des relations à distance. On peut le blâmer tant qu’on veut, l’accuser de tout virtualiser, de nous donner l’impression d’être entourés alors que nous sommes seuls. Mais pour ceux qui sont réellement séparés par la distance –  et là je parle d’une vraie distance de plusieurs centaines voire milliers de kilomètres – les réseaux sociaux sont une bénédiction. Ils nous donnent davantage d’endurance, nous permettent de tenir plus longtemps en apnée, et c’est quelque chose d’extraordinaire. Grâce à eux, les barrières géographiques s’effilochent. Ils permettent de maintenir en vie des relations que la séparation géographique aurait rapidement mise en danger. Là est la vraie beauté des Smartphones: ils nous relient lorsque nous avons besoin de faire détonner nos simples voix humaines à des milliers de kilomètres de là.

Cependant, il nous revient bien entendu de les utiliser non pas comme une substitution de la personne, mais comme des rappels, des manières de patienter plus facilement: au bout d’un certain temps, Skype ne suffit plus. Il nous a bien aidés le temps d’économiser pour pouvoir s’acheter ce billet d’avion, mais quand il faut y aller, il faut y aller. Car les Smartphones ne donnent pas de câlins. 

Ps: J’avoue que c’est tout de même avec nostalgie que je m’imagine au temps des courriers et des répondeurs automatiques, où tout semblait plus puissant, plus vrai, mais aussi plus éloigné. Il n’y a pas que les réseaux sociaux pour maintenir le contact: je vais de ce pas m’acheter des enveloppes. L’attente, parfois, ce n’est peut-être pas si mal.

Ellen