L’angoisse d’être seul(e) en public

DSC_0981
©Maxime Fayet

A priori, je ne me considère pas comme quelqu’un qui redoute d’être seule. Au contraire. Je dirais que je me situe plutôt du côté « je-kiffe-bien-ma-propre-compagnie »du spectrum.


Il est vrai que je n’habite pas en solitaire, mais bien souvent, je me réjouis lorsque la maison est désertée, que j’ai le canapé pour moi et que je peux me faire mon petit dîner tranquille en chantant à tue-tête. J’aime bien prendre le train seule pour ne penser à rien, et j’apprécie les balades seule en campagne pour penser à beaucoup de choses.

Oui mais voilà, je me suis rendue compte qu’autant j’appréciais m’immerger dans ma petite bulle perso, autant j’en aimais beaucoup moins l’idée lorsque je me trouvais en « société ». Par société, j’entends des lieux où il est socialement convenu de venir accompagné. L’idée de me retrouver avec moi-même à un évènement culturel, par exemple, ou à une table de bar/restaurant, m’a toujours rebutée. Et apparemment, je suis loin d’être la seule: en interrogeant mes amies proches, la majorité d’entre elles n’avait jamais tenté l’expérience.

Généralement, quand cela m’arrive malgré moi de me retrouver seule pour manger sur la place publique, je me prends un truc sur le pouce, je m’installe dans un coin discret. Instinctivement, je me dépêche un peu, histoire de retourner à mon activité ou de reprendre ma route. Et pas question de mordiller dans mon sandwich en regardant dans le vide, non: je fais mine de m’occuper.

fakeplus.com
Fakeplus.com

Typique que ce réflexe de sortir un magazine, ou mieux, de se cramponner à son téléphone portable sur lequel on va scroller/pianoter pendant tout le temps que dure notre séance en solo. Et pourquoi ça? Exactement pour les raison que ce cher « Dreww » évoque sur la photo: on veut montrer au monde qu’on a un truc à faire, un rendez-vous à prendre, un travail à avancer, des amis à qui écrire pour ne pas passer pour un gros loser sans vie sociale. Pour ne pas qu’on nous regarde avec pitié en se disant: « oh non, regarde le/la pauvre, il/elle mange tout(e) seul(e). C’est vraiment déprimant ».

Moi-même, lorsque je vois quelqu’un qui dîne seul au restaurant, je ne peux m’empêcher d’avoir un pincement au coeur. Cette personne doit forcément avoir une vie tristounette, peut-être est-elle rejetée par ses proches, voire mal dans sa peau…? En réalité, c’est de la pure projection: ce sont nos émotions qu’on plaque sur celles d’un inconnu, dont on ne sait strictement rien. Peut-être vit-il une existence à cent à l’heure, entre famille nombreuse et boulot hyper-prenant, avec comme seul moment de répit la dégustation d’un bon steak-frites dans le calme de son bistrot fétiche?

susandraws.blogspot.ch
Susandraws-blogspot.ch

Pour autant, j’ai toujours évité de me mettre moi-même dans cette situation. Pire, il m’est arrivé plus d’une fois d’avoir envie d’aller voir un film ou un concert, mais de finir par y renoncer simplement parce que je n’avais personne pour m’y accompagner. Et en y réfléchissant, j’ai trouvé ça vraiment nul. On ne devrait pas se censurer, s’empêcher de faire des choses qui nous réjouissent juste par peur du regard des autres…

J’ai donc pris la décision d’aller contre mon aversion instinctive de la solitude en public, et de me rendre au cinéma ET à un concert…en solitaire.

J’ai commencé par le concert et, je dois l’avouer, c’était plutôt challenging. J’ai choisi un groupe que je voulais aller applaudir depuis longtemps, et qui se produisait ce soir-là dans un bar-spectacle de Genève. Mais un tas d’inconnues tourbillonnaient dans ma tête: y aura-t-il du monde? Des gens que je connais? Devrai-je patienter avant le début du concert? Et si oui…je fais quoi en attendant?

Autant dire qu’à 20h30, il fait noir et je n’ai plus aucune envie de me traîner là-bas. « Mais pourquoi tu t’imposes ça, Virginie?« , je soupire, j’ai le ventre un peu noué. En fait, ça me rend folle que ce soit si difficile. Je tente de me faire violence. Et de rationaliser: concrètement, rien ne peut m’arriver, et si je veux partir, je pars. Je passe alors un pacte avec moi-même: une fois sur place, je ne sortirai pas mon portable.

13036456_10153463263515334_2060841237_o
Petit selfie de winneuse avant ma grande sortie. Ca sent l’enthousiasme à plein nez.

Mais dès mon arrivée sur les lieux du concert, je fais nettement moins la maligne. Je ne trouve plus l’entrée, et me retrouve donc à errer une ou deux minutes sous le nez d’un amas de gens qui bavardent, cigarettes à la main. J’ai l’impression qu’ils me regardent du coin de l’oeil et me trouvent pitoyable. Vous connaissez sûrement ce vieux dicton qui dit « mieux vaut être seul que mal accompagné« ? Eh bien, je peux vous garantir qu’à cet instant précis, j’aurais échangé ma solitude gênante contre n’importe quel(le) lourdingue (même le genre qui se plaint toutes les deux minutes qu’il fait trop chaud et qu’il y a trop de monde). Et je l’admets: j’ai sorti mon portable…et j’ai fait semblant de téléphoner, pour avoir l’air de chercher quelqu’un. Oui, je sais. Grotesque.

Finalement, j’entre et je décide d’aller directement au bar me commander une bière. Je ne vais pas me mentir, c’était surtout histoire d’avoir quelque chose dans les mains, mais le geste m’aide à me sentir un peu plus « dans l’ambiance ». J’ai de la chance, le concert a déjà commencé (il faut dire que j’avais bien calculé mes trajets pour éviter d’être là six ans en avance), je n’ai plus qu’à m’installer et écouter.

cat_sock_puppets_and_drinking_alone__by_lbc233-d4v115e
deviantart.com (c’est bête, mais j’ai ri)

Au début, les vieux réflexes ont la vie dure. Je me surprends à scruter le reste de l’assistance pour repérer s’il y a d’autres personnes seules comme moi. Evidemment, je n’en vois pas, et cela me rend nerveuse (goodbye les bonnes résolutions de ne pas ronger mes ongles…). Je me demande s’ils me scrutent, s’ils ont pitié de moi et ma bière blanche, surtout que, horreur! il y a des visages connus au premier rang. Pourtant, au fil des morceaux, je me laisse un peu aller et réalise que personne n’en a rien à faire de moi. Les noctambules ont les yeux rivés sur la scène, balancent leur tête en rythme ou papotent avec leurs voisins. Je suis comme invisible, et ça me va plutôt bien.

Je me laisse happer par la musique, peut-être plus encore que lorsque je suis accompagnée, rien ni personne ne venant me distraire des notes et des silences. Et lorsque le concert se termine, au lieu de m’enfuir comme prévu, je suis tellement bien que je décide de rester assister au deuxième concert: un groupe pop folk québécois, maniant le banjo et l’accordéon comme personne, qui se révèlera une superbe découverte musicale (à découvrir ici). Encore quelque chose que j’aurais raté si je m’étais dégonflée…Je décide d’attendre les artistes pour discuter un peu, puis je file. Je ne me voyais pas m’installer au bar et attendre qu’on vienne me faire la causette. Pour une première, faut pas exagérer non plus.

13023641_10153468286965334_1890079160_n

Une fois passé le concert en solitaire, autant dire que le cinéma, c’était du gâteau à la crème vanille. J’y suis allée pleine de confiance, excitée d’aller voir un film pour moi, rien que pour moi. A la caisse, alors que je demande un seul billet étudiant, je me prends même à bavarder avec le caissier. « Vous me direz ce que vous en pensez! », me lance-t-il. Je vais m’installer dans la salle, vide, et lorsque les premiers spectateurs entrent, je m’en fiche pas mal qu’ils me repèrent, seule sur mon fauteuil rouge.

En sortant, j’ai une drôle d’impression de légèreté. Bien sûr, il est toujours agréable de pouvoir partager ses impressions avec quelqu’un (« Nan mais cette fin, c’était n’importe quoi, non? » ou encore « J’ai trouvé la réalisation typique de la nouvelle vague », si on a quelqu’un à impressionner). Mais seul, on prend le temps de se repasser les scènes, d’y réfléchir, de sortir de la fiction en douceur (et il faut dire que le film en question, Demolition avec Jake Gyllenhaal, était space mais totalement prenant). Sans oublier que j’ai enfin pu rester assise pendant tout le générique de fin, un truc que je voulais faire depuis longtemps.

13036476_10153468286830334_1917326974_o

Même si j’en suis encore au tout début du processus, je crois pouvoir parler de vraies expériences libératrices, que je compte bien renouveler. Qu’est-ce qu’on se sent satisfait quand on prend une initiative juste pour soi! Quand on abat les limites du socialement attendu et qu’on ouvre la porte à l’imprévu, à la découverte! C’est bête, mais le tout est d’avoir confiance en soi: on a pas besoin des autres pour justifier, ni valider, sa présence quelque part, on a de comptes à rendre à personne. On peut alors vivre un précieux moment musical, cinématographique (ou que sais-je encore) avec soi-même, en faisant abstraction du reste. S’ouvrir au monde sans trop réfléchir et, par-là même, se retrouver un peu.

Bon, prochaine étape, le restaurant? Mmmh…je prendrai peut-être un bouquin. Juste au cas où.

Virginie