Trop maigre, trop grosse

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La vie nous propose plusieurs types de miroirs. Celui qui est simplement suspendu au-dessus du lavabo et que l’on observe d’un oeil ensommeillé le matin, en se brossant les dents. Il y a celui que l’on se créé nous-mêmes, dans notre tête, et dont le reflet n’est pas toujours fidèle à la réalité. Enfin, il y a le miroir vers lequel nous tournent les autres. Et si le reflet qu’il nous renvoie révèle parfois nos qualités, il lui arrive souvent de grossir nos défauts ou d’en inventer des nouveaux.

Trop maigre, trop grosse. Ces adjectifs sont devenus une obsession contemporaine, alors que ce que nous devrions examiner, ce que nous devrions pointer du doigt, c’est plutôt l’adverbe. Trop. Je suis « trop » quelque chose. Mettons de suite cela au clair, si vous voulez bien, histoire d’éviter tout malentendu: lorsque cet adverbe exprimant un surplus, un excès, une quantité supérieure par rapport à ce qui est nécessaire, relève de la santé d’une personne, il y a évidemment lieu d’agir. Lorsque ce « trop » est significatif d’un trouble alimentaire, la personne à laquelle il s’applique à évidemment besoin d’aide. Cet article ne se penchera pas sur ce cas de figure. Le « trop » dont je voudrais vous parler est celui que nous imposent les autres alors que nous sommes en bonne santé et que nous apprécions notre corps tel qu’il est. C’est le « trop » auquel le fonctionnement de notre métabolisme risque toujours de nous confronter. Ce « trop »-là, il n’a pas lieu d’être. Et pourtant, il est partout.

En fait, je voudrais parler de la différence entre ces deux remarques, qui pourraient être susurrées innocemment à la cafétaria de l’Université:

« Euh…Tu devrais finir ton assiette, non? »

et

« Tu es sûre que tu veux finir ce Burger? Peut-être que tu ne devrais pas… »

Il n’y a pas vraiment de différence. Nous vivons dans une société qui se permet de définir à notre place quelle apparence nous devrions avoir et ce que nous devrions manger.

Ahem…J’aborde un sujet plutôt délicat, mais important; je risque de m’étaler un petit peu. Donc allez vous chercher une bonne tasse de thé (ou un sachet de chips, tiens!) et c’est parti.

A minute on the lips, forever on the hips: Question de métabolisme 

Chaque métabolisme est différent, et encore heureux, d’ailleurs! Imaginez un monde ou toutes les créatures vivantes auraient le même poids; un monde dans lequel Jennifer Lopez et Birdy, toutes deux magnifiques, auraient le même tour de taille. D’un ennui mortel, n’est-ce pas? Certaines personnes sont nées avec un métabolisme un peu hyperactif qui brûle absolument tout, les laissant avec un gabarit svelte, peu importe ce qu’elles mangent. D’autres possèdent un métabolisme plus chill qui prend des pauses de temps en temps, enrobant leur corps d’une petite couche en plus. Et c’est tout. That’s all there is to it. Affaire de génétique, affaire de prédispositions, qu’en sais-je, nous naissons tels que nous naissons.

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Bon mais voilà, il y a quelques années, société et culture se sont alliées pour déclarer que minceur était synonyme de beauté. (Témoins sont les pages de magazines de mode et autres parcoureuses de catwalks taille 34.) Et de cette malencontreuse union est né le « Fat Bashing », c’est-à-dire une critique virulente des personnes plus voluptueuses ou plus enrobées que ce qui était considéré alors comme « la taille idéale ». En réaction à ce mouvement plus que condamnable est ensuite venu au monde le « Skinny shaming. » Afin de soulager et de déculpabiliser les personnes considérées à ce moment-là comme « trop grosses » (et je maintiens ma dérision pour cet adverbe), l’on s’est mis à critiquer et à culpabiliser les femmes nouvellement considérées comme « trop » minces. Et ensuite, grâce au charmant phénomène de transmission qu’est Internet, le virus a pris…

Tout ça parce que nos métabolismes sont différents, parce que nos corps traitent différemment, et cela bien malgré nous, les aliments que nous lui donnons…

 

« Mais toi, tu n’es qu’un os! »

Cela dit, j’ai l’impression que le « Skinny Shaming », plus jeune que son cousin le « Fat bashing », est considéré comme moins offensant. Pourquoi se permet-on facilement de dire à quelqu’un qu’il est trop maigre alors que jamais, ô grand jamais n’oserait-on dire à une personne qu’elle est trop grosse? Tout dépend des cas, une telle remarque peut avoir le même impact sur l’une que sur l’autre. Pense-t-on peut-être qu’il est si facile de grossir? Se forcer à manger davantage peut être aussi pénible que se priver.

Il me semble à présent impossible de poursuivre cet article sans évoquer mon propre cas. Adolescente, j’étais pour ainsi dire un petit brin d’herbe. Les commentaires affluaient, comme ils ont le don d’affluer entre les murs des collèges débordants d’hormones. Quelque part, je ne m’en étonne plus tant que ça (et peut-être n’est-ce justement pas si normal). Mais aujourd’hui qu’enfin le temps m’a donné mon corps de femme et que les complexes se sont dissipés, il m’arrive encore de me prendre ce genre de remarque:

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« Tu n’es qu’un os. » Soufflé il y a quelques mois encore, dans un demi-soupir d’exaspération, ce commentaire m’a soudainement propulsée une dizaine d’années en arrière. Et je ne parle pas des quotidiens « mais tu ne manges rien », empreints d’inquiétude mais surtout très redondants – car personne n’engloutit des frites aussi rapidement que moi.

Le Skinny shaming existe vraiment. Il est pourtant considéré comme bien moins offensant qu’un commentaire suggérant le surpoids. Internet grouille de petites phrases et de « memes » critiquant la minceur. Et vous savez quoi? Personne n’en parle.

Big girls, you are beautiful

Lorsqu’un vent contraire s’apprêtait à se lever, avec pour but d’adoucir les critiques destinées aux personnes « curvy », il n’aurait pas dû faire de nouvelles victimes dans son sillage, pour remplacer les précédentes. Les femmes dont les courbes sont développées sont belles. Point, barre. Cela ne signifie pas que celles dont les courbes sont plus fluettes, moins marquées, ne le sont pas.

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Vous entendez les commentaires? « Les femmes minces ne sont pas des femmes. Les femmes qui portent une taille zéro sont des enfants (ah et de jeunes garçons, ajoute-t-on volontiers) » : Mais que voulez-vous qu’elles fassent? Porter du quarante et perdre leur jean en route parce qu’il est trop large?

 

Le poids des mots

137873335988944_tallD’ailleurs, peut-être que les mots que nous employons accentuent davantage les clichés… Peut-être que si nous disions « mince », « fine », « svelte » au lieu d’immédiatement empoigner le mot « maigre », cela ferait déjà une différence pour les personnes concernées. Au lieu de dire « gros », et si nous parlions plutôt d' »enrobée », « curvy » (car oui, comme d’habitude les mots anglais sont beaucoup plus efficaces…), « voluptueuse »… Les mots ne sont pas des détails, ils déterminent la pensée davantage que l’on se l’imagine. Peut-être que les mots contribuent à cette obsession de la balance, à ce ravin qui s’est creusé entre victimes du Fat bashing et celles du Skinny shaming. Si les termes sont à ce point opposés,  peut-être que les catégories, le deviennent encore plus. Biffons tous ces termes qui définissent, tous ces labels qui dictent notre manière d’appréhender notre reflet; et remplaçons-les par un « bien dans son corps. » La santé et le bien-être sont les critères principaux – si ces deux points sont en ordre, la balance n’a qu’à garder ses nombres pour elle.

 

You are beautiful, no matter what they say

Ajoutons pour finir que toutes ces catégories superflues ne nous définissent pas. Nous n’avons pas besoin d’appartenir à l’une ou l’autre d’entre elles pour être heureuses, épanouies – et surtout pas pour être belles. Deux femmes au tour de taille complètement ladies-stop-kidding-yourselves-shaming-one-size-to-promote-another-is-not-body-positive-its-woman-negative-fcc18différent peuvent se sentir, l’une comme l’autre, parfaitement satisfaites de leur apparence, et avoir toutes les raisons de l’être. Certes, nous vivons tous des moments sombres, lorsque debout dans une cabine d’essayage, on prie le ciel de nous donner plus/moins de poitrine ou plus/moins de fessiers. (Les hommes aussi sont concernés bien sûr, les femmes ne sont pas les seules victimes de cette dictature du poids.) Mais terminons cet article en inventant une nouvelle catégorie: une troisième catégorie! Et on va l’appeler « Just fine. » Pas « skinny », ni « fat », mais « Just fine. » Dans cette catégorie, nous mettrons toutes celles qui se sentent en pleine santé, bien dans leur jean (et peu importe la taille de ce dernier.)

 

Nous ne sommes pas les seul(e)s: 

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Une petite vidéo également et sur ce tout est dit ♥

 

Ellen