La Folie Acheteuse: « Mais où est passé mon argent?! »

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Depuis l’étagère du magasin, la paire de sandales se dote subitement d’une petite voix aiguë. « Regarde-nous, regarde comme nous sommes jolies. Tu nous porteras si bien, c’est certain. Nous ne t’offrirons pas seulement un nouvel attirail pédestre, mais une nouvelle vie ! Oui, une nouvelle vie! » À ce stade, le danger est moindre, car nous connaissons déjà bien la chanson. Les nouvelles collections tentent toujours de nous séduire de la sorte. Fortes et déterminées, nous nous apprêtons à passer notre chemin, lorsque … « Regarde comme nous sommes abordables, comme notre prix est doux… Et pense, pense à ta petite jupe corail avec laquelle nous irions si bien. Avec quoi porteras-tu cette jupe si ce n’est avec nous? Avec les tropéziennes de l’année dernière? That’s so 2015, ma chérie… »  

La situation devient plus grave, il va falloir faire appel à notre sens de la raison le plus ferme: nous n’avons pas besoin de ces chaussures. Répétons-le plusieurs fois: je-n’ai-pas-besoin-de-ces-chaussures… Un mantra efficace, surtout lorsque la fin du mois semble encore très loin et que notre carte de crédit  nous insulte silencieusement depuis notre sac à main. « Si tu oses acheter ces chaussures, je te jure que je fais une grève de la faim, menace le portefeuille. Tu vas voir, je vais devenir tellement maigre que tu auras l’impression que je n’ai rien mangé depuis trois semaines. Je serai bientôt en état d’anorexie financière! » Réveillée par tant de boucan, la MasterCard s’énerve: « Je ne me suis pas encore remise de ta dernière virée shopping, tous ces va-et-vient dans des machines poussiéreuses, je n’en peux plus! Je vais faire un burn-out! » 

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Le message semble infiniment clair. L’univers tente de nous empêcher d’entrer dans la boutique. Mais cette paire de sandales à talons avec sa petite voix enchanteresse n’a pas encore dit son dernier mot: « Tu sais, susurre-t-elle, nous n’avons plus beaucoup de copines. Nous partons très vite en ce moment, il ne reste plus que quelques paires en stock. Bientôt il n’y aura plus ta taille… tu auras laissé filer cette occasion et ne nous reverras jamais. Jamais! Nous paraderons aux pieds d’une autre qui sera indéniablement mieux chaussée que toi. Toi, tu arboreras tes sandales de l’année dernière, et puis tu n’auras rien à mettre avec ta jupe corail. Veux-tu vraiment courir ce risque? »

À cet instant, un argument de taille vole à notre rescousse: « J’attendrai les soldes. Aux soldes, je retrouve toujours les vêtements que j’ai achetés pour la moitié du prix et je m’en veux terriblement de ne pas avoir été suffisamment patiente. Ou mieux, j’attendrai de recevoir mon salaire. C’est peut-être plus sage… » Mais la paire de sandales riposte immédiatement: « Quoi?! Tu penses réellement que tu peux te permettre d’attendre les soldes?  Ou même la fin du mois?! Penses-tu qu’une paire aussi jolie que nous restera en magasin jusque-là? Dans quel monde vis-tu, ma pauvre? Ne te fais pas d’illusion, dans quelques minutes une autre femme entrera dans la boutique, nous raflera à ta vue et nous emmènera avec elle. Nous te l’avons dit: nous disparaissons très vite en ce moment. It’s now or never! » (Oui, car les sandales parlent anglais, elles sont d’une marque britannique…)

Une goutte de sueur perle sur notre front. Nous avons oublié que cela fait à présent une bonne dizaine de minutes que nous examinons, à demi-plaquée contre la vitrine, une paire de sandales estivales à prix semi-doux. Les passants sourient en voyant notre air consterné, nos traits tendus par le dilemme. Dépenser de l’argent que nous n’avons pas vraiment, une idée si terriblement mauvaise et en cela irrésistiblement tentante. Nous vient alors un dernier argument, celui auquel nous nous accrocherons à bout de bras. Avec toute la conviction qui nous reste, nous rétorquons: « Mais tu es une paire de sandales pour l’été! Et comme tu peux le voir depuis l’autre côté de ta petite vitrine, il fait extrêmement mauvais pour un mois de Juin. Il pleut à verses tous les jours! Quand te mettrais-je? Deux semaines au mois d’août, si par miracle nous vient un peu de beau temps? Pour être portée deux semaines à peine, tu es bien trop chère! Je ferais mieux de mettre mes tropéziennes de l’année dernière dans ce cas! »

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La paire de chaussures ne sait que répondre. Elle voit bien, avec les yeux dont cette histoire l’a pourvue, que le ciel est terriblement gris. Elle sait, avec la conscience que la personnalisation lui a offerte, qu’un passage dans une flaque d’eau, même petite, lui serait fatal. Prise au piège, elle se met à réfléchir. Il lui reste une seule arme, la dernière. Mais l’utilisera-t-elle..?

Depuis le sac à main, le portefeuille pousse un soupir de soulagement prématuré. Il pense, ce petit objet naïf, que nous l’avons écouté cette fois-ci et qu’il ne devra pas souffrir un  nouvel amaigrissement excessif. Il aime bien ses rondeurs, le porte-monnaie, elles le rassurent, lui promettent que quoi que lui réserve le futur, il pourra toujours se rabattre sur ses petites réserves. Ah, mais il rêve le portefeuille… La MasterCard, elle, épuisée par ses fréquents passages dans le lecteur de cartes, s’est rendormie. Leurs voix coléreuses s’estompent et la paire de sandales n’a plus qu’à profiter de ce silence pour asséner le coup de grâce:

« Si ce n’est maintenant, quand porteras-tu des chaussures telles que moi? Quand tu auras soixante-cinq ans? Et qui sait, peut-être que tu prendras subitement dix kilos d’ici quelques mois? Là, tu ne pourras carrément plus passer mes lanières autour de ta jambe. On ne sait jamais ce qui peut arriver. C’est maintenant qu’il faut profiter de ta vie, de l’instant présent. La météo changera et tu seras si heureuse de te balader, dans cette jupe corail, avec une paire telle que nous à tes pieds. Nous tirerons le monde à tes pieds! Ne laisse pas ta vie filer, il ne s’agit au fond que d’un tout petit peu d’argent. Tu pourras facilement faire sans, si tu fais attention à ne pas faire de folies d’ici la fin du mois. Mais avec tout ce que nous apporterons à ta vie, tu ne devrais pas nous voir comme une dépense: Nous sommes un investissement! »

Clairement, la paire de sandales a lu Les Sonnets pour Hélène de Ronsard… « Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle; Assise auprès du feu, dévidant et filant; Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant : Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! » Elle m’a prise par les sentiments, cette fourbe; elle sait exactement quoi me dire. Et sur un coup de tête digne de ce « Carpe Diem » que tant de mollets arborent fièrement en tatouage, j’entre dans la boutique. Je saisis cette fichue paire de sandales gonflée de littérature et d’éloquence. Ah, elle a dû en apprendre des choses de ses ancêtres grecs ou romains, ceux qui récitaient des vers en chaussant des espadrilles. Sandales, famille de chaussures cultivée, vous trouverez toujours les mots pour me faire succomber…

Et ainsi opère le syndrome de la folie acheteuse. D’ailleurs, je ne peux toujours pas porter ces fichues chaussures; il fait beaucoup trop mauvais…

Ellen