Pokémon Go, rêve devenu virtualité?

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Je me revois encore: sept ans à peine et complètement extasiée devant un jeu de cartes dont je ne connaissais même pas les règles. Vendues par petites dizaines dans un emballage en plastique reluisant de mystère, ces cartes provoquaient chez moi (et chez la plupart des bambins de ma classe) une excitation complètement déraisonnable. La cour de récréation se voyait animée de ce genre de phrases, transformant ses gamins en pros du business: «Tu m’échanges Bulbizarre contre Smogogogo ? J’en ai déjà deux…» Une collection gargantuesque commençait alors, le plus précieux trésor de certains enfants, avides de remplir les pages plastifiées leurs petits albums. «Regarde celui-là, il a puissance 100! » – « Ah, ça veut dire quoi, puissance 100? » – « Je sais pas trop, mais c’est cool. » Oui, parce que je ne sais pas vous, mais moi je n’ai toujours aucune idée comment effectivement utiliser ce fichu jeu de cartes.

Les Pokémons ont débarqué dans nos vies si tôt qu’il semble difficile de se souvenir d’un monde sans eux. Vous souvenez-vous des touts premiers épisodes du dessin animé? Lorsqu’une voix lançait « Who’s that Pokémon? » devant la silhouette noire d’un monstre mystère à identifier. Je m’en souviens comme si c’était hier. D’ailleurs, ma peluche Pikachu n’a pas été virée de ma chambre avant un âge que je suis embarrassée d’admettre. Et à présent, c’est ma petite soeur qui a précieusement déposé la créature duveteuse sur sa plus haute étagère.

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Contre toute attente et avec une aisance presque insolente, Pokémon a su traverser les années, survivre au passage du temps et attirer l’amour d’une toute nouvelle génération d’enfants – un amour suscité par une toute nouvelle génération de Pokémons qui, entre nous, s’attire bien moins mes faveurs que la première; mais je suis une ancienne, n’est-ce pas..? Ne me dites pas que vous ne vous souvenez pas du mantra de la Team Rocket qui « s’envole vers d’autre cieuuuuuux – ping! » Qu’elles nous aient accompagnés sous forme de cartes, de dessins animés ou de jeux vidéo, nous avons grandi avec ces créatures. Pokémon, contrairement à d’autres séries basées sur un peuple de monstres fantastiques, n’a jamais vraiment été considéré comme « un truc de geek » (d’ailleurs, les adolescents d’aujourd’hui semblent avoir révolutionné ce terme, le rendant plus flatteur que péjoratif…)

Et voici que les Pokémon, immortels et invincibles, ont envahi les Smartphones (Ils savent surfer sur la vague 2.0, eux). À présent, c’est grâce à la réalité augmentée qu’ils peuplent notre quotidien, les lieux de notre réalité. Notre Pokéball, c’est notre Smartphone, et Pikachu peut se trouver derrière n’importe quel buisson du parc avoisinant. Tiens, l’autre jour j’ai trouvé un Evoli dans ma cuisine, cela ne peut être une coïncidence…

S’en suivit le fameux raz-de-marée, le rugissement de popularité qui obstrue depuis quelques jours notre fil d’actualité Facebook et la page d’accueil des médias les plus respectés. Les petits monstres virtuels sont partout, provoquent accidents de voiture, mouvements de masse et élucidations d’affaires criminelles (glauque…) La police supplie via Twitter les joueurs  de ne pas attraper des Pokémons en pleine autoroute ou (je cite!) sur des champs de mines…

Comment se fait-il qu’un jeu basé sur la géolocalisation via mobile et une trame narrative vieille de vingt ans ait pris le monde d’assaut? 

IMG_3999Je ne trouvais pas la réponse lorsque, bouche-bée, je regardais la vidéo du cortège interminable traverser Manhattan suite à l’apparition d’un Pokémon rare à Central Park. Je n’avais toujours pas trouvé la réponse lorsque, ce matin, je croisais une voiture arrêtée au bord de la route. Sa conductrice visiblement surexcitée tentait d’attraper un Pokémon apparu dans le champ avenant. «C’est quand même un truc de fou», me suis-je exclamée, incrédule. Assise sur la banquette arrière, ma petite soeur m’a subitement apporté la réponse que je cherchais: « Moi je comprends. Quand j’étais plus petite, c’était mon rêve que les Pokémon soient vrais. Je faisais déjà semblant d’en attraper dans le jardin, un peu comme des amis imaginaires. »

Sans doute une définition de la réalité augmentée des plus positives que j’aie entendues. Serait-ce pour combler un rêve d’enfant, un rêve de dépassement de nos frontières tangibles, que des joueurs se jettent sur la route, prennent des risques absurdes et interrompent des réunions? L’illusion est-elle si bien faite que les habitants de notre réalité s’imaginent vraiment, le temps de quelques jets de Pokéball, y échapper en la dépassant? Pokémon Go n’est pourtant pas la première application usant de la réalité virtuelle, et admettons que le concept est plutôt simple au fond: une simple activation de la caméra, accompagnée de la géolocalisation (dont nous reparlerons juste après.) Ou alors, est-ce une soif de nouveauté que l’abondance de possibilités de jeux et d’inventions nous inflige? Peut-être ce jeu a-t-il résolu l’équation parfaite entre nostalgie de l’enfance et nouveauté technologique bien actuelle. L’enfant qui sommeille en nous cohabite quotidiennement avec le geek de technologie que chacun deviendrait progressivement dès le moment où un Smartphone apparaît dans sa vie. Peut-être que ce jeu satisfait ces deux versants d’une personnalité, mais il serait naïf d’affirmer qu’il est le premier à y parvenir, dans l’océan d’applications existantes.

Une autre possibilité et qu’à cela s’ajoute un titillement de notre esprit de collectionneur et de notre compétitivité, comme le claironne si bien le slogan « Attrapez-les tous » ou « Gotta catch ’em all » en anglais (en plus d’être un ordre, à la version anglophone s’ajoute même un verbe d’obligation…) C’est d’ailleurs ainsi que le magazine Forbes tente de clarifier la folie qui s’est emparée d’une bonne partie de la planète: la science aurait démontré il y a longtemps déjà que l’action de collectionner tient une emprise puissante sur l’humain. Nous trouverions un plaisir addictif à la possibilité de comparer notre collection à celle des autres, de la voir s’élargir et de s’en féliciter sans cesse, à chaque nouvel ajout… Et Pokémon semble avoir compris ceci depuis sa création. Peut-être qu’au fond, Pokémon Go n’est que la version 2.0. des cartes que nous collectionnions avidement il y a des années; une version high-tech et séduisante d’un jeu d’enfant dont nous ne nous sommes jamais vraiment lassés mais que l’avancement de la technologie aurait condamné aux oubliettes vintage.

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Plusieurs journalistes se sont empressés d’analyser l’ampleur incompréhensible du phénomène: Nick Bilton de chez Vanity Fair commence son article par une simple phrase qui résume tout: « The world has gone mad. »  Et pendant que le monde devient fou, des enfants Syriens se prennent en photo avec des affiches représentant des Pokémons, dans l’espoir qu’on leur accorde un peu de notre attention. Pendant que nous cherchons Ratata, Salamèche et tombons sur un énième Roucoul dans le parc, le Géant de l’Internet se délecte sans doute de nos données de géolocalisation. Quelle brèche incomparable pour les publicités, les cookies et autre pop-ups qui ne sont plus seulement en mesure de savoir sur quoi nous cliquons mais où nous nous trouvons. Et, encore plus déroutant, il devient ridiculement facile de contrôler nos déplacements: il suffit de placer un Pokémon rare à l’endroit choisi pour que la moitié de la ville s’y rue. (« C’est un processus de sélection naturelle version 2.0., quelque peu barbare », a d’ailleurs commenté un ami l’autre jour… Macabre.) De quoi réfléchir la prochaine fois que votre iPhone, d’une innocente vibration, vous indiquera la présence d’un Pokémon à proximité…

Sur une note plus légère, je trouve le jeu bien sympathique. Fière de pouvoir vous assurer que je ne suis pas addict du tout, je passe le plus clair de mon temps à me plaindre qu’il dévore la moitié de ma batterie. (Bon, je n’arrêterai pas tant que je n’aurai pas de Pikachu…)

Ellen